Breaking Bad

Breaking Bad
2008-2013
Vince Gilligan

Difficile de se lancer aujourd’hui dans une nouvelle série sans savoir de quoi sera fait son avenir. Les annulations sont légions, et certaines séries, de par une baisse de qualité trop importante ou une trop grande redondance, ont vu les choses couper court faute d’audience (cf Heroes, Terra Nova). Ainsi, au milieu des Walking Dead et Game of Thrones, prendre une série tout autant appréciée mais déjà finie semblait le choix le plus judicieux. Et le moins que l’on puisse dire c’est que la série a su trouvé son public : tournant à un peu plus d’un million de téléspectateurs pour la première saison, la série a progressé petit à petit, dépassant les deux millions en saison 4, avant de partir en apothéose devant plus de dix millions de personnes, offrant à la chaîne américaine AMC son second plus gros mastodonte de l’histoire derrière The Walking Dead. Dévoilé par Vince Gilligan le 20 janvier 2008, le show se sera éteint le 29 septembre 2013, une aventure incroyable de presque six ans (pour l’instant, voir la fin de l’article) qui laissera sa marque, mais aussi ses cicatrices.

Après Dexter qui mettait à notre portée le monde des serial killer sous son jour le plus sympathique, on s’attaque ici au milieu des cartels de drogue. Tout commença dans une banalité totale : Walter White (Bryan Cranston) était professeur de chimie dans un lycée, père de famille de 50 ans dont la femme Skyler (Anna Gunn) attendait un enfant, et leur grand fils attardé doublement handicapé (mental et physique) Junior (RJ Mitte) entrait au lycée. Une vie qui va prendre un tournant le jour où il va apprendre qu’il est atteint d’un cancer des poumons, lui qui n’a pourtant jamais fumé. Mais étrangement l’idée de mourir n’est pas sa préoccupation majeur : il s’inquiète plus du sort financier de sa famille. C’est alors que lorsque son beau frère Hank (Dean Norris), marié à la sœur de Skyler Marie (Betsy Brandt), lui proposa une sortie avec son équipe des stup (police des drogues), il revit une vieille connaissance : son ancien élève Jesse Pinkman (Aaron Paul). Devenu dealer de méthamphétamine à la sauvette, il pourrait représenter la solution de Walter. Le produit est d’une pureté douteuse, et avec ses connaissances en chimie, synthétiser la molécule du cristal lui serait facile : un excellent moyen de se faire suffisamment d’argent pour mettre sa famille à l’abri.

La première saison, particulièrement courte avec seulement sept épisodes, met donc en place le cadre de la série. On suit ainsi Walter, professeur de lycée à la vie bien terne entre son boulot qu’il juge indigne, un fils handicapé, sa femme qui se désintéresse de lui, et surtout un cancer qui pointe le bout de son nez comme histoire de dire que Dieu lui crache à la gueule. Se lancer dans le commerce de la méth n’est déjà pas facile et la situation lui pèse, d’autant que sa famille ignore son état de santé, et avec un junkie d’associé peu fiable, les embrouilles se multiplient et ses recettes sont insuffisantes. À la fois miné par la situation et ragaillardi par sa double vie, il se réinvente, reprend le goût de vivre et veut se poser comme figure emblématique du milieu : le grand Heisenberg, celui qui fait de la méth bleue plus pure que n’importe qui. Crâne rasé, petite moustache (qui évoluera en collier) : une icône se crée. La série frappe très fort, imposant avec aisance ses personnages, parvenant à un haut niveau de réalisme, et son format choque autant qu’il ravit : pas de temps morts, d’éclipses narratives ni même pose entre les saisons, tout se suit, chaque nouvel épisode reprenant là où le dernier s’était arrêté, avec par moment (surtout dans les saisons qui suivent) des Flash-Forward sous forme de prélude à l’épisode, montrant un événement futur qu’on ne comprend qu’à mesure que les épisodes avancent. Un style tranché et efficace, porté par des acteurs excellents et dont la dangereuse plongée dans le milieu de la drogue promet beaucoup.

La saison 2 commence dans la cour des grands, alors que Heisenberg obtient enfin un réseau important avec Tuco, mais ce dernier va vite se montrer trop violent et donc problématique, amenant Walter à souhaiter sa mort, obtenue dès le second épisode. Retour à la case départ pour lui et Jesse, recommençant le commerce de rue, une situation vite ingérable et qui va amener des personnages emblématiques de la série. Cherchant comment gérer la situation, Walt va faire appel à l’avocat Saul Goodman (Bob Odenkirk), cupide mais au bras long. Grâce à son ami Mike Ehrmantraut (Jonathan Banks), il va mettre en relation les chimistes de méth bleue avec le plus grand chef de cartel aux Etats-Unis : Gustavo Fring (Giancarlo Esposito), le président d’une chaîne alimentaire de poulets. Cette nouvelle saison amène son lot d’améliorations, même si on notera quelques déceptions. Ainsi, l’histoire prend de l’ampleur et on découvre de nouveaux personnages d’envergure (Mike étant le personnage le plus charismatique de la série et Saul le plus sympathique et drôle), mais d’un autre côté Heisenberg est étouffé dans l’œuf et Walt ne deviendra jamais l’icône en lequel on croyait. Jesse déconne à plein tube et Walt prend une mauvaise pente, perdant sa famille qu’il avait eu tant de mal à regagner. On s’y retrouve au final, et la qualité n’en pâtit pas, d’autant que la suite s’annonce encore une fois plus énorme encore.

Un nouveau cap est franchit avec la troisième saison : fini les petits bidouillages de chimistes amateurs à l’arrière d’un camping-car moisi, Walter pourra désormais compter sur le soutien de Gustavo Fring, l’imposant chef de cartel mexicain se montrant en plein jour, au nez et à la barbe des stup décidément bien à la masse. Ils ont bien quelques pistes, mais dorénavant avec sa rémission, Walt veut pouvoir regarder vers l’avenir et il est prêt à faire ce qu’il faut pour s’en assurer. Malheureusement, il traîne un boulet de plus en plus gênant : Jesse. À mesure que Walt a progressé, Jesse s’est laissé miné par les complications, jusqu’à un point de non retour où son implication dans le trafic de méth devient un problème que Gus se voit bien de résoudre par une élimination pure et dure. Une saison qui offre donc un cadre bien plus structuré aux chimistes, renforçant l’impact du milieu de même que certains rôles secondaires forts, on découvre tout un folklore autour de Gus (avec en prime des jumeaux terrifiants), certes au détriment des deux principaux : Jesse étant un peu relégué au second plan et Walt faisant n’importe quoi du côté relation professionnelle et familiale. Il n’a jamais été un héros à proprement parlé, mais il n’est pas loin de devenir antipathique, une gêne très regrettable bien que n’impactant pas directement la qualité de la série, d’un maintient remarquable.

Toujours dans une continuité parfaite, comme si les cinq saisons n’en faisaient qu’une, cette quatrième est néanmoins la première à ne pas créer de réelle rupture avec les précédentes : on poursuit le trafic sous la houlette de Gus, avec tout de même quelques avancées notables. Les choses ne sont pas au mieux entre Walt et Gus, et durant toute la saison un bras de fer s’opérera entre les deux hommes, tous deux cherchant à tuer l’autre. Prit au milieu de tout ça, Jesse va enfin sortir la tête de l’eau et devenir plus que jamais un personnage fort de la série, porté par Mike, le gentil papy au charisme incroyable, probablement le meilleur personnage de la série. Côté histoire les règlements de comptes entre mafieux sont légions et on aurait presque souhaité voir Walt mourir pour que Jesse soit le seul maître à bord avec Gus, mais les choses en seront autrement. Une excellente nouvelle saison riche en intensité qui commence à amortir la fin programmée, mais la grande famille des White commence à exacerber. Walt est de plus en plus ingérable et antipathique, Skyler est hors de contrôle, et Hank n’est plus qu’un convalescent saoulant. Mais rien ne pouvait laisser présager pareille chute…

Il y avait un boulevard, une autoroute : la mission de Walt pouvait enfin s’arrêter entre ses gains suffisants pour des générations entières et un blanchiment d’argent efficace, même si sa femme ne lui a toujours pas pardonné. Mais non, l’insupportable Walter en veut toujours plus, en assument une seule fois depuis son petit coup d’état de la première saison son pseudo de Heisenberg, mais rien n’arrangera cette frustration du leader éternellement endormi. Ainsi, la machine redémarre pendant un temps, juste suffisant pour commettre la première d’une longue liste de trahisons. La série va atteindre son point de non-retour avec l’épisode 8, abattant sur nous l’éternelle épée de Damoclès du beau-frère flic. Et avec l’introduction de l’épisode suivant, l’espoir de voir une fin digne s’évanoui. Va alors s’en suivre la décente aux enfers la plus violente de l’histoire, faisant passé le bilan des morts de Lost pour une broutille : presque tous les personnages centraux de la série vont mourir ou finir dans un état déplorable avec le suicide comme quasi seule option. Justice, morale, bonheur ? Oubliez ces notions abstraites, la mort est une fatalité qui vous frappe dans le dos en emportant tous vos proches avec elle. Bien sûr, cela est fait avec le même talent et la même force qui animait depuis le début la série, mais le résultat final laisse un arrière goût particulièrement horrible. Immense série, oui, mais pourquoi tant de désespoir ?

Pour l’ensemble :

La fin :

C’est une drogue relativement méconnue, le cristal n’avait pas forcément un attrait particulier pour en faire une série, mais entre des mains expertes qui en font un modèle de réalisme avec des immenses acteurs et une cohésion scénaristique qui force le respect, le résultat fut là. Récompensé dès sa première saison par un Emmy Awards pour son interprète Bryan Cranston puis longuement récompensé tout au long de son périple, la série est même partie en apothéose avec le Golden Globes de la meilleure série dramatique pour son ultime saison. Une expérience très récompensée et saluée donc, une situation amplement méritée malgré quelques points regrettables. L’apogée de Jesse n’aura pas duré, celle de Walt n’aura jamais eu lieu, et la fin est une trahison à bien des égards. Bafoué, le spectateur assistera à la mise à mort ou à la destruction psychologique de ces personnages qu’il a tant apprécié, aboutissant à une fin à peine croyable tant personne n’en ressort grandit ni même entier. C’est alors avec une joie immense qu’on accueillera en novembre prochain une nouvelle série appelée « Better Call Saul », centrée sur Saul Goodman et Mike Ehrmantraut, deux personnages aussi attachants qu’emblématiques dont on découvrira les prémices, toujours avec les mêmes acteurs incroyables.

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