Garden Man

Oh qu’il est difficile d’intéresser les enfants au jardinage. Pour les motiver à planter des graines dans le sol, voici l’histoire que j’ai tenté de leur raconté. Malheureusement, l’effet ne fut pas concluant. Taux de réussite > 30%.

Garden Man

Hubert Marcheciel n’est pas ce qu’on appelle un intellectuel, il n’est pas grand, il n’est pas fort, pas non plus spécialement habile de ses mains, mais il a une force sans commune mesure : son esprit. Quand il contemple un coucher de Soleil, ce n’est pas le raccourcissement des ondes émises par le Soleil aboutissant à un ciel si singulier qu’il regarde, non, lui regarde au loin, plus loin que le plus performant télescope au monde : il voit cet homme sur une planète insondable, essuyant des rafales ennemies et échafaudant un plan pour renverser la reine tyrannique du royaume de cristal. Il vit parmi nous, mais son esprit vagabonde souvent ailleurs, se rêvant d’une vie aventureuse aux bras d’une jeune femme à la chevelure éclatante, presque infinie et aux boucles parfaites, une femme forte qui saurait s’occuper de lui, mais c’était bien là un rêve des plus inaccessibles tant le pauvre Hubert est paralysé à l’idée d’aborder une femme, de peur que cette dernière soit déjà promise à un autre homme, une hantise qu’il ne dépasse pour ainsi dire jamais.
Qu’importe, la solitude n’est pas un si lourd fardeau pour lui, prompt à réquisitionner ses amis pour des soirées dynamiques où le jeu de cartes de l’ascenseur-belote est une valeur des plus sûres. Et si certains pourraient le prendre en pitié, ils se méprennent : c’est un homme heureux, fier de son métier. En effet, il est jardinier. Plus encore, il peut être considéré comme un véritable architecte, un décorateur de génie qui embellit votre vie. Dans la petite ville de Saint-Ronald-des-Monts, il se trouve un parc, de belle taille qui plus est, entièrement gazonné et où l’herbe est fraîche, entretenue avec le même soin qu’un green. Les arbres y sont majestueux, chaque buisson est une œuvre d’art représentant la grâce d’un animal, et une rivière d’une pureté arrogante traverse le parc de part en part, les rives se rejoignant par trois ponts sculptés en bois d’osier, un ravissement extraordinaire qui a valu de nombreux prix à la ville. Et cette fierté n’est l’œuvre de nul autre qu’Hubert Marcheciel. D’ailleurs, le parc fut nommé en son honneur : Le chemin des cieux.
Les gens font le tour du monde pour avoir l’immense privilège de flâner dans ce parc, et Hubert est quelqu’un de très convoité professionnellement, mais malgré son modeste salaire rien ne le fera renoncer à Saint-Ronald-des-Monts, rien si ce n’est un amour plus fort que celui qui l’anime à chaque fois qu’il se rend sur son lieu de travail, ou son petit « atelier d’art » comme il aime l’appeler. Mais s’il y a une chose qu’il affectionne par dessus tout, c’est son petit coin de paradis, caché par une végétation dense au sein même du parc, au bord de la rivière cristalline où il va s’asseoir sur son banc, ancré dans un sublime kiosque jonché de fleurs. Bien sûr, avec les premières années de folie avec l’engouement autour de sa création, ce petit lieu était constamment pris d’assaut, mais depuis quelques mois l’endroit avait retrouvé sa sérénité d’antan. Ou du moins le croyait t-il.

Il s’en souvient très bien, ce jour là allait marquer un changement majeur dans sa vie, le bouleversement sans précédent, un événement qui serait ancré définitivement dans l’histoire. C’était une douce matinée d’automne, période calme qu’on pourrait presque qualifier de jachère. D’un pas tremblant dénotant de son éternelle fragilité, il se rendait comme à son habitude à son lieu de repos, mais il croisa ce jour là une vieille dame, ce qui ne manqua pas de l’irriter, pestant contre le principe de retraite qui accorde un tel temps libre aux personnes âgées qui, de par le fait, venaient empiéter sur son territoire. Tellement enragé de ne pouvoir jouir de sa liberté, il rebroussa chemin. Mais le lendemain, rebelote, la vieille dame était là. Le surlendemain également, une présence irrévocable. Lassé d’attendre un créneau qui tardait à arriver, il décida en ce jour mémorable du 13 octobre 2018 de partager son banc avec elle. Et à la seconde où elle l’aperçu, elle eut comme un sursaut dans la voix, un soubresaut dans la gorge, puis très vite son œil s’humidifia et une délicate larme s’écoula sur sa joue. Presque en état de choc, notre pauvre jardinier était plus qu’intrigué, comme ayant le pressentiment qu’elle allait lui dire une information qui allait bouleverser le reste de sa vie, et il ne pouvait voir plus juste.

Réussissant non sans un certain effort à contenir ses émotions, elle articula péniblement
– Oh, Hubert, comme tu m’as manqué ! C’est moi, Jen… ny. Non, suis-je bête, tu ne me connais pas encore. J’espère que tu comprendras tes propres paroles qui scelleront l’avenir de l’humanité : « François Manard a la clef qui mène à Ummo ».
Abasourdi par cette déclaration, il n’eut le temps de comprendre ce qu’il lui arrivait que Jenny disparu sous ses yeux, se volatilisant sans crier gare tel un troublant tour de magie où l’artifice semble impossible à percer. Qui était-elle ? Comment le connaissait-elle ? Mais plus important encore, sa dernière phrase et son contexte résonnèrent dans sa tête des jours durant, puis il se décida à prendre les choses en main et d’aller voir personnellement ce fameux François, connaissance de longue date qui venait tout juste de finir un doctorat en physique biomoléculaire et qui enseignait désormais non loin d’ici, dans l’université de Genève. Lui rendre visite était déjà une sacrée aventure en soit puisqu’Hubert devait pour ce faire aller chercher sa voiture, qu’il avait laissé dans un garage pour changer l’ampoule avant gauche il y a de ça trois ans, récupérer son permis de conduire qui était resté dans son ancien portefeuille qu’il avait prêté à un ami encapuchonné un soir dans le bus, et peut être, qui sait, réviser ses leçons de conduite. Il est vrai que la dernière fois où il a touché à un volant remonte à quasiment cinq ans, soit le jour de son examen où, voulant aider le pauvre examinateur quelque peu blessé à la tête suite à un de ces malencontreux carambolage dont Hubert a le secret, il avait lui-même rempli sa feuille d’examen, favorablement s’entend bien.
Une aventure qui sembla prendre fin dès la première étape quand le garagiste lui présenta la facture, le mettant dans une telle rage que, frappant la table du poing, il souhaita lui laisser sa voiture, mais faisant preuve d’un éclair de génie, il fit un chèque de bonne foi, astucieusement daté de plusieurs années dans le futur, rendant normalement son encaissement impossible avant ladite date. C’était en revanche sans compter sur l’absence totale de professionnalisme de la petite Jenny Studerbäckerstein, employée à la banque de Saint-Ronald-des-Monts, qui valida le jour même la transaction, vidant presque la totalité du compte d’Hubert. Mais pendant ce temps, il travaillait déjà à récupérer son ancien portefeuille avec normalement son permis, une mission étrangement facile. En effet, chose qu’il avait oubliée, ce dernier le lui avait déjà rapporté d’après ses propres dires et que s’il lui confiait son nouveau, il en aurait la preuve. Homme étourdi, Hubert n’a malheureusement, par la suite, jamais retrouvé l’objet en question, et serésolut à voyager sans, espérant ne pas avoir à expliquer sa situation aux forces de l’ordre. Et voilà, après une bonne partie de Need for Speed, Hubert était prêt à prendre la route.

Après huit bonnes heures de route, en effet, quasiment douze kilomètres le séparait de l’université de son ami, il arriva à destination. Là encore, il lui fallut près de cinq heures pour trouver la salle de son ami. Peut-être aurait-il dû attendre le lendemain pour partir, peu d’universités étant ouvertes à trois heures du matin. Mais voilà, c’était chose faite : il se trouvait nez-à-nez avec son vieil ami François.
– Salut François, comment ça va ?
– Holà, mais n’est-ce point ce bon vieux Hubert ? Une sacrée paye que je ne t’avais pas vu, quel bon vent t’amène ?
– Eh bien figures-toi que j’ai reçu une visite étrange : une vieille dame qui semblait me connaître m’a parlé de toi et d’une clef pour un certain Ummo.
– Ummo dis-tu ? Serait-ce possible ? Ne sais-tu dont rien en dehors de tes plantes ?
Pourquoi François, tu m’intrigue, parle !
– L’un de mes éminents collègues, Jean-Pierre Petit, a fait une découverte de taille : située à douze années-lumière, une planète baptisée Ummo serait peuplée par une race alien supérieure, capable de voyager dans l’antimatière et à une vitesse 20 fois plus grande que celle de la lumière !
– Mais comment est-ce possible que je n’en ai pas entendu parler ?
– Le gouvernement bien sûr : ils censurent tout, discréditent notre travail et nous tournent en ridicule, mais la vérité est là. Comment crois-tu que les pyramides ont pu voir le jour ? Comment les Atlantes ont pu disparaître de la surface du globe si ce n’est qu’il s’agissait de visiteurs venus d’une autre galaxie ?
Tombant des nues, Hubert fit alors le point sur sa vie, la potentielle importance galactique de sa mission, et il se remit à penser avec émotion de cette maladroite employée de banque de Saint-Ronald-des-Monts, cette singulière Jenny Studerbäckerstein dont il avait le pressentiment qu’elle hanterait à jamais ses rêves. François reprit alors.
– Et tu me parlais d’une clef, c’est cela même Hubert ?
– Absolument, liée à Ummo.
– C’est trop gros pour être une coïncidence, regarde par toi-même.
François tendit alors une étrange boîte métallique à Hubert, ornée d’une inscription qui semblait venir d’un autre monde. Intrigué, il lui demanda son origine et sa nature. Il lui répondit simplement que c’était là une découverte faite sur la face cachée de la Lune, et qu’il n’avait qu’à l’ouvrir et que tout lui semblera alors clair. Les mains tremblantes, le front luisant et le regard apeuré, il se décida à ouvrir la boîte, et qu’elle ne fut pas sa surprise lorsqu’il s’aperçut qu’elle contenait des graines. François lui expliqua alors que malgré toutes ses tentatives, jamais une seule graine n’a germé, mais peut-être que le savoir-fairemondialement reconnu d’Hubert Marcheciel pourrait venir à bout de ce mystère…

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