Le Sang à la tête

Le Sang à la tête
1956
Gilles Grangier

Les gens sont parfois sans pitié. Main d’oeuvre portuaire, François Cardinaud (Jean Gabin) est parti de zéro, se faisant tout seul à la force de son courage, suant sang et larmes douze heures par jour pendant dix ans. De petite bicoque inconfortable, il est passé à un splendide manoir, s’étant peu à peu approprié tout le port à force de gagner en importance et développer son activité, mais on ne devient pas le patron de ses anciens patrons sans se faire quelques ennemis. Considéré comme impitoyable, faisant l’objet des rumeurs les plus immondes, il va devoir faire face à un problème qu’il était loin de pouvoir s’imaginer tant elle ne manquait de rien et qu’il pensait la combler au plus au point : sa femme va du jour au lendemain se faire la malle, ayant prit la fuite avec un amour de jeunesse. Et quand personne ne vous veut du bien, difficile de trouver une porte qui s’ouvre…

Mouef. Encore et toujours, Jean Gabin a un charisme incroyable et Michel Audiard nous régale de savoureux dialogues, mais le scénario est un peu plat. Dès le début déjà, on comprend mal ce qui se passe, la faute à un écart d’âge invariablement énorme (20-30 ans) entre l’acteur et ses partenaires à l’écran, et même si on y est habitué, il n’en reste pas moins qu’on ne fait pas immédiatement le rapprochement entre lui et sa femme, et il y a un certain manque de clarté à ce niveau là. De même, un ancien ouvrier devenu patron qui se livre à une confrontation avec ses anciens camarades qu’il snobait jusqu’alors, involontairement certes, ça n’est pas non plus spécialement intéressant. La fugue de ladite femme n’offre pas grand chose côté profondeur, tout juste suit-on ça de loin. Pas complètement à jeter, l’écriture étant agréable, mais on est loin de l’intemporalité.

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Le Désordre et la nuit

Le Désordre et la nuit
1958
Gilles Grangier

On continue notre petit tour d’horizon des verts pâturages d’antan avec toujours notre Jean Gabin si prolifique à la belle époque, encore accompagné de Danielle Darrieux, pour une enquête placée sous le signe de la nuit, moment propice au crime et aux dérives de tous genres. Inspecteur de police, Georges Valois (Jean Gabin) va être affecté sur une affaire de meurtre : celui de Albert Simoni, le taulier du coin, patron du bar de « L’Oeuf » et qui trempait dans de salles affaires. Pour commencer son enquête, Georges va immédiatement suivre la piste de Lucky, une jeune allemande pas farouche qui aurait été la maîtresse de Simoni.

Adaptation et dialogues de Michel Audiard, tout est dit. On retrouve une enquête classique avec des personnages classiques, même si la drogue n’était pas très présente à l’époque. Pas non plus de grosse performances d’acteurs ou de direction originale, mais c’est bien au niveau des dialogues que le film donne le ton : une avalanche de répliques cultes. Ça en impose, ça en jette, ça a de la gueule. « En cocu il sera bouleversant, les jurés pleureront, y’a toujours des connaisseurs », « c’est vrai qu’il est fatiguant madame » (dans une scène brillante à l’hôpital où l’infirmière demande de ne pas fatiguer le patient) et de manière générale toutes les répliques de Jean Gabin sont géniales, percutantes et dénotant d’une répartie magnifique. Un grand art qui se perd, mais il est dommage que le film n’ait pas grand chose d’autre à proposer.

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La Vérité sur Bébé Donge

La Vérité sur Bébé Donge
1951
Henri Decoin

Petite critique éclair sur ce qui est, parmi ceux que j’ai vu, le moins intéressant des films dans lequel a joué Jean Gabin. Le film démarre alors qu’on le trouve à l’agonie dans un lit d’hôpital, apparemment à cause une vilaine intoxication alimentaire. Vraiment ? Eh bien pas forcément, et le film revient sur ce qui a conduit à son hospitalisation et tout ce qui entoure son histoire « d’amour » avec Bébé Donge (Danielle Darrieux), son épouse.

Voilà ce qu’on appelle un connard fini : tapant toujours plusieurs décennies plus jeune que lui, le personnage principal multiplie les aventures comme certains collectionnent les timbres, mais ça n’est même pas vraiment une passion, juste une occupation comme une autre, et se marier n’y changera rien. Que c’est étonnant de voir que ça gène sa femme ! Passer tout le film à étaler cette situation est aussi indigeste que le prévisible poison, réel maux source de sa douleur, métaphore pas très fine du mal que lui a fait. On s’ennui donc ferme, d’autant que les deux protagonistes ont des rôles caricaturaux et pas très intéressants de gros bof imbuvable et de petite chose fragile écervelée. De plus, contrairement à Le jour se lève, l’utilisation des flash-back est mal représentée et ça n’est qu’au troisième coup qu’on comprendra de quoi il retourne, pouvant penser à une sortie post-hospitalisation suivi d’un doublon malchanceux, mais au troisième coup ça devient un peu gros. Ainsi dont, rien dans l’histoire, les personnages ou la réalisation ne viendra susciter notre intérêt.

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La Vierge du Rhin

La Vierge du Rhin
1953
Gilles Grangier

Après avoir connu moult tumultes, un homme (Jean Gabin) va trouver refuge et embarquer comme matelot sur le bateau « La Vierge du Rhin », qui comme son nom l’indique transporte des marchandises à travers le Rhin. Une histoire pas banale quand on sait que cet homme en question n’est nulle autre que le président présumé mort de la société de transport pour lequel œuvre ledit bateau. Il pensait pouvoir faire profile bas et démarrer une nouvelle vie, mais c’était sans compter sur une escale au siège de son ancienne entreprise, l’obligeant à faire face à son passé.

On commence dans un halo entouré de mystères, nous montrant un homme intriguant qui cache semble t-il de lourds secrets, et petit à petit le film se dévoile, délaissant le côté aventure pour un thriller plus sombre portant sur une machination bien huilée. La scène se laisse entrevoir, implantant ses personnages de ci de là. L’ex femme et son amant, le commandant et sa fille, le moussaillon, le fantôme et sa secrétaire, le tout dans une espèce de cluedo géant palpitant où chacun avance ses pions jusqu’à ce que tout le monde se mette à avoir sa petite idée sur le meurtrier, son arme et le lieu. Un principe fort sympathique et plutôt réussi, même si on émettra quelques doutes sur le jeu de certains acteurs et effets de mise en scène. On pense notamment au point de vu narratif qui bascule en cours de route, passant du moussaillon au fantôme, de même que la conclusion, un peu maladroite et bébête. Un principe intéressant et bien tenu malgré un grand nombre d’imperfections.

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Mars 2016

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Le Jour se lève

Le Jour se lève
1939
Marcel Carné

Effet narratif encore très peu utilisé, ou tout du moins oublié et qui s’est réinventé dans ce film, le flash-back occupe une place jusqu’alors inédite dans l’histoire, véritable révolution pour l’époque et qui a marqué même au delà de sa génération et qui reste aujourd’hui considéré comme l’un des tournants majeurs de l’histoire du cinéma. D’un point de vue narratif c’est effectivement ambitieux, avec de brillantes trouvailles visuelles, notamment dans les transitions, mais question histoire en elle-même, c’est un peu plus faible.

Une engueulade, un coup de feu qui retenti, un homme retrouvé mort et son tueur (Jean Gabin) qui se mure dans son silence, la police qui s’interroge et la ville qui retient son souffle. Que s’est-il passé ce jour là ? Un bon travailleur sans histoire qui vivait un grand amour, qu’est-ce qui a pu le conduire à un tel acte ? Alors que la police tente de l’arrêter et donne l’assaut, le film revient sur les circonstances du drame.

Effectivement, l’ambition est palpable, niveau narration et esthétisme le travail accompli est formidable, avec des fondus / transitions temporelles très élaborés, mais le reste est loin d’être aussi parfait. On suit une romance assez vide où monsieur, courtisant une demoiselle tout juste majeure pas encore prête à passer à la casserole, continue de batifoler avec la cagole du village malgré l’amour qu’il déclare avoir pour la petite, faisant qu’on a du mal à éprouver de l’empathie pour lui. Pendant tout le film, on attend de savoir comment ça va déraper, et la réponse est aussi vide que ce qui en suit est stupide et incohérent. Beaucoup d’inspiration artistique, mais côté écriture c’est très pauvre.

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Le Nouveau stagiaire

Le Nouveau stagiaire
2015
Nancy Meyers

Voici le nouveau film de la cinéaste Nancy Meyers, qui a une faculté hallucinante à déplacer les foules, arrive à réunir les plus grandes stars devant sa caméra, et est capable d’obtenir et de rentabiliser outrancièrement des comédies au budget dépassant les 80 M$. Encore très populaire avec plus de 195 M$ au box office mondial, elle a su se calmer sur la dépense ce coup-ci (35 M$) tout en réunissant toujours un casting impressionnant, avec à la clef une histoire très intéressante.

Que faire du temps qui nous est imparti quand notre vie semble toucher à sa fin ? Veuf depuis quelque temps, Ben (Robert De Niro) traînait sans but après avoir fait le tour du monde, se sentant inutile et en dehors de la société. Au hasard d’un café, il va lire une annonce concernant un poste original de stagiaire senior pour les plus de 65 ans dans une l’agence de vente de vêtements en ligne de Jules Ostin (Anne Hathaway), qu’il va immédiatement accepter tant l’idée de retravailler lui semble revigorante.

Un peu dans le style de Là-haut, le film commence tristement par l’histoire d’un homme perdu après la mort de sa femme, trop vieux pour espérer quoi que soit désormais, mais la chance va à nouveau lui sourire. Une histoire qui commence très fort avec un papy émouvant qui nous prouve qu’on est jamais trop vieux pour vivre et être heureux, et il est vrai que le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soit, d’être utile voir indispensable est puissant. Le film nous le montre d’une très belle manière au travers d’amitiés professionnelles tangibles, originales de par le décalage générationnel et culturel, offrant une belle diversité, notamment en terme d’enjeux entre celui du nouveau qui veut percer, de l’employé de longue date qui souhaite enfin se faire remarquer, de celui qui est juste là pour le plaisir de bosser dans un cadre qui lui plaît, du vieux qui cherche un nouveau sens à sa vie, ou encore de la patronne surmenée et délaissée qui se redécouvre et se libère. Beaucoup des ressorts comiques ou narratifs sont classiques et attendus, mais c’est très bien fait et côté émotionnel notre papy marque énormément de points. Un petit film sans grande prétention, nous livrant juste une piste philosophique sur l’art de vivre, et il le fait avec sagesse et inventivité, le tout dans une ambiance apaisante et conviviale.

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Me and Earl and the dying Girl

Me and Earl and the dying Girl
2015
Alfonso Gomez-Rejon

Si Cannes ou les Césars sont synonymes d’infâmes daubes putrides, un autre festival en est l’exact opposé : Sundance. Là bas, on y retrouve de petits films d’auteurs assez ambitieux, au cachet fou, avec des acteurs méconnus qui livrent des prestations remarquables, aux histoires originales et à l’ambiance spéciale qui prouve que le cinéma n’a pas fini de se renouveler.

Passer inaperçu, c’est tout un art. Pour Greg Gaines (Thomas Mann), la mission était jusqu’alors bien remplie, évitant soigneusement de se faire trop d’amis, traînant juste avec son binôme Earl (RJ Cyler), mais entretenant tout de même des liens avec tout le monde, pour ne pas se faire d’ennemis, sauf les filles, dangereuses tentations qui nous fait faire n’importe quoi. Mais un beau jour, sa mère va l’obliger à aller voir une camarade à qui on a diagnostiqué une leucémie, Rachel (Olivia Cooke), et avec elle tous ses principes vont voler en éclats.

Voilà le genre de film brillant qui change la donne, balayant si facilement les pseudos tragédies à la Ma vie pour la tienne en nous sortant de la vraie émotion, du concret, du réel. Le héros est juste parfait, nous montrant le fossé qu’il existe entre la comédie grasse et stupide classique et du Sundance. Se foutre la honte de sa vie n’est pas forcément débile ou embarrassant pour le spectateur : quand on sait manier l’art du contexte et de la présentation, tout passe. Avec un héros aussi maladroit, mal dans sa peau et carrément à l’ouest, le voir se couvrir de ridicule ou balancer des énormités par inadvertance dans un naturel absolu, c’est fort, percutant et imparable. Et c’est globalement la qualité première du film : il donne une profonde sensation de réalisme, doublée d’une crédibilité totale. Les acteurs sont excellents (vive Jon Bernthal, le Punisher !), l’écriture brillante (rha le salaud, même si je l’ai senti venir), l’émotion palpable, et l’ambiance est magnifique. La réalisation est aussi décalée que son personnage principal (cf le plan qui se retourne), les couleurs un peu folles, la musique discrète mais permissive, et l’ensemble est ponctué d’une très grande poésie. Une petite histoire intimiste mais puissante qui ne laissera pas indifférent.

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Ricki and the Flash

Ricki and the Flash
2015
Jonathan Demme

Passé totalement inaperçu chez nous autres français, et pas tellement plus populaire dans le reste du monde (40 M$ de recettes), le film est la quatrième comédie musicale de celle qui est considérée comme la meilleure chanteuse d’Hollywood, Meryl Streep, qui est aussi l’actrice qui a été le plus de fois nominée et récompensée de l’histoire. Dans les deux cas, on comprend pourquoi.

Il faut bien du courage pour poursuivre ses rêves, et pour y arriver, à contrecœur on laisse souvent des gens derrière nous. Pour être une rock-star, ou tout du moins tenter d’y parvenir, Linda (Meryl Streep) a délaissé puis abandonné sa famille, se créant une nouvelle vie avec son groupe des Flash (dans lequel joue Rick Springfield). Son passé va néanmoins se rappeler à elle quand son ex mari Pete (Kevin Kline) va la contacter : sa fille (Mamie Gummer, d’ailleurs effectivement la fille de Meryl dans la vraie vie, et ça se voit) n’est pas au mieux depuis son divorce. Même si les trois enfants de Linda ont coupé les ponts depuis de longues années, Pete pense que sa présence pourrait lui être salutaire.

Une mère moderne-hippie, une famille recomposée pleine de drames, pour une réunion explosive où tout le monde en prendra pour son grade. Un programme extrêmement classique qu’on a vu mainte fois, mais le fait que ce soit la mère qui ait abandonné sa famille change quelque peu, et si la formule a été utilisée si souvent c’est qu’elle marche plutôt bien. Les engueulades et règlements de comptes familiaux font toujours leur petit effet, à condition bien sûr que cela soit bien géré. Quand cela se passe dans le cadre privé, on peut à peu près tout se permettre, mais en publique il faut faire preuve de plus de finesse et de retenue pour éviter de se donner honteusement en spectacle. Lors du petit déjeuné en ville, c’est plutôt malin, au repas au restaurant, on frôle la limite, mais lors des deux discours, on bascule dans le difficilement supportable. Heureusement, les acteurs sont très bons et on apprécie l’authenticité des musiques du groupe, et en dehors de deux passages pénibles on apprécie beaucoup le cynisme, aboutissant à une comédie grinçante qui ne vole pas forcément très haut, mais qui rempli pleinement son rôle de divertissement.

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L’Hermine

L’Hermine
2015
Christian Vincent

Visiblement il faut partir à l’étranger pour qu’on porte un regard éclairé sur un film. Récompensé à Venise pour son scénario et son acteur principal, le film n’aura pas été nominé pour l’un et non récompensé pour l’autre aux Césars, tentant de sauver l’honneur de la cérémonie avec le prix de la meilleure actrice dans un second rôle pour son autre personnage fort. Pour ainsi dire le seul film des Césars qui a su concilier succès critique, publique et commercial, mais quand on est aveugle…

Bras armé de la justice qui fait respecter les lois et en fait subir les conséquences à ceux qui la transgressent, le tribunal est un lieu hautement symbolique où se déroule des affaires aussi sordides que palpitantes. Président de cours d’assise réputé pour son intransigeance et ses sanctions exemplaires, Michel Racine (Fabrice Luchini) pensait se rendre à un procès somme toute ordinaire ce jour là, mais le hasard des choses va à nouveau déposer sur sa route la si belle et douce bienfaitrice qui avait prit soin de lui pendant une convalescence, la doctoresse Ditte (Sidse Babett Knudsen), tirée au sort pour être juré dans son tribunal.

Si la performance d’acteur ne se juge qu’en fonction de l’aptitude d’une personne à se métamorphoser et changer radicalement de personnalité, alors Fabrice Luchini n’est pas très bon, jouant un peu toujours dans le même registre et le même genre de personnages, mais si on prend en compte uniquement le charisme, alors il est prodigieux. Il nous livre un juge captivant, touchant, à l’histoire personnelle riche, antisocial plus par dépit que par conviction, et alors que la lassitude le gagnait, il va retrouver sa flamme, sa passion. Une histoire qui se développe en coulisse, dans l’intimité, alors q’un ardent procès bat son plein, non sans rappeler une scène de théâtre où tout le monde joue un rôle, tente d’amadouer le public, avec des rebondissements spectaculaires, des déclarations stupéfiantes et de vibrants discours. Un film particulièrement bien écrit, tant dans sa narration que dans ses dialogues, et les personnages sont aussi très bien travaillés. Il est rare de proposer une expérience cinématographique où le spectateur assiste au procès au même titre qu’un juré, ayant accès aux mêmes coulisses, étant soumit aux mêmes doutes et questionnements, et entre l’excellente distribution et l’histoire du président de la cours, le film est une belle réussite.

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